lundi 5 septembre 2016

L'appel et la Bête : contes défaits...

La chimère a des reflets changeants...

L'heure du Grimm ou l'heure de la Perrault ? Toujours est-il que l'heure des comptes est arrivée. Et tout conte fait, c'est pas joli joli ! Dans les jardins de la Pousselisière, la Bête rôde autour des Belles qui se pavanent...
Conciliabule pour échapper à l'appel de la Bête !
 ... et se poussent du col !
Et pendant ce temps, que fait le compteur ?
- Il tourne, il retourne et se creuse les méninges à coup de pelle.

- Que fîtes-vous au temps chaud ?
- Au temps chaud ? Pensa.
- Pensa mais rien ne vena !!!
- Eh bien, qu'adieu ne vaille, je souris à la vie.
- Pourquoi souris ?
- Parce qu'a le son chicotte !!!




And now, ladies and gentlemen, the Big Retour from the Pedro, el grando chiquito della débrouilla :

Pendant que Pedro sollicitait l'aide à son insu de Marie Patch, Louise n'était pas en reste dans ses investigations sur le web. Elle avait pris la résolution de ne plus questionner Pedro, sachant bien qu'il ne lui livrerait que des demi-vérités ou des vérités tronquées. A aucun moment, elle ne l'avait cru quand il lui avait dit qu'il laisserait tomber l'affaire. Mais elle savait aussi que ni l'un ni l'autre ne trouverait la solution tout seul. Elle était prête à lâcher un peu de lest et elle savait manier son Pedro avec délicatesse quand la situation l'exigeait. C'est cette idée qui la traversait au moment d'entrer dans la « taverne » de son bricoleur de génie.
A la vue des tentures cachant le fatras habituel, Louise ne put s'empêcher d'émettre un sifflement admiratif :
  • Tu as décidé de mettre de l'ordre chez toi ou c'est juste pour cacher la misère ?
  • Dis-donc Louise, chacun chez soi et les poules seront bien gardées...
  • Les vaches !
  • Hein ?
  • Oui, les vaches. On dit que les vaches seront bien gardées. Pas les poules !
  • Si tu veux ! Mais ici, c'est chez moi et si je veux que les poules soient bien gardées, c'est comme ça !
Louise n'insiste pas. Elle sait bien que ce décor inhabituel n'a rien d'innocent, mais elle préfère ne pas s'y attarder, histoire de ne pas compromettre ses chances de récolter un indice qui lui manque.
  • Dis-moi Pedro. Tu ne sais pas ce que j'ai découvert sur le Net ?
  • Non, mais je sens que tu vas me l'annoncer rapidement. Je vois ton regard qui jubile !
  • J'ai lu et relu le rapport de l'architecte divisionnaire Timbaud au sujet de l'immeuble de l'Aigle d'Argent. J'y ai déniché le nom d'une famille qui occupait un de ces appartements.
  • Et quel est ce nom ?
  • Roche...
  • Roche, c'est commun.
  • Oui, mais il me semble avoir entendu ce nom récemment. Pas toi ?
Pedro se gratte le front. Le nom ne lui évoque pas grand chose.
  • Tu veux bien que je relise la lettre que je t'avais lue l'autre jour ?
  • Oui, mais elle reste ici avec moi.
Du tiroir de son établi, Pedro extirpe le précieux document jauni qu'il déplie soigneusement. Le regard affûté de Louise se pose directement sur le post-scriptum. D'un pas décidé, elle se dirige vers la porte. Elle jette un regard facétieux en arrière :
  • Merci Pedro, tu es un ange. J'ai la réponse à ma question.
  • Un ange, un ange, mais tu n'auras pas mes ailes, marmonne Pedro resté seul avec la lettre dépliée devant lui.
Il ne met pas longtemps à comprendre qu'il vient de lui fournir un précieux indice pour son enquête. A charge de revanche !
En lançant sa recherche, Louise ne peut s'empêcher de penser qu'il y a plus de Roche en France que de neurones chez les starlettes des télé-réalités. Elle sait qu'elle va devoir s'armer de patience, user de recoupements et provoquer le destin. Ce n'est pas que cela lui fasse peur, c'est surtout qu'elle craint les entourloupes du Pedro. Elle ne va pas tarder à s'en rendre compte.

Cinq jours exactement. Et pas un de plus ! Il aura fallu cinq jours à Loulou pour comprendre ce que cachait le décor dépouillé de la caverne de Pedro. L'article s'étale sur quatre colonnes du Courrier Yonnais. La photo est signée MiK. Pedro y apparaît de dos, savamment mis en scène en train de pointer du doigt un monticule de détritus abandonnés dans la nature. Parmi les déchets censés heurter la conscience du lecteur, Loulou reconnaît les deux hideux nains de jardin et la poupée en celluloïd que Pedro avaient ramenés d'une de ses expéditions et qu'il avait cru de bon ton de placer au fond du jardin de la Pousselisière. L'article signé des initiales MP dénonce le coût faramineux du traitement des dépôts sauvages et l'incivilité croissante des contrevenants. Pour rappel, le journaliste ayant mené l'enquête évoque l'article R632-1 du code pénal et le policier municipal interrogé ne se prive pas d'insister sur les peines encourues.
« Le faux-cul ! Il est allé jusque-là pour soutirer des informations. Pedro, tu ne me feras pas le coup du sombrero ! » se dit Louise en refermant son quotidien. Il faut qu'elle en ait le cœur net. Un tour au fond du jardin s'impose. Portequoi et Basie L'Heureux, les deux nains ainsi nommés sont bien là, mais leurs places ont été inversées, et la poupée grimée en gardeuse d'oies est aussi impassible que d'habitude. Plus de doute pour Louise. Pedro est allé jusqu'à recréer une « scène de crime » pour illustrer un article somme toute sérieux. Un semi-bidonnage en terme journalistique, dont elle compte bien se faire un argument. Et pas plus tard que tout de suite puisque la Mazda brinquebalante de Pedro fait une entrée fracassante sur l'allée empierrée de la Pousselisière. « Il va encore me faire croire qu'il a fait l'affaire du siècle chez Mimile », imagine Louise.

lundi 23 mai 2016

Quid de l'oeuf ? Escale en bestiaire inconnu...

Gènes et tiques !!!

De la poule et de l'oeuf. La question reste récurrente comme une poudre à laver !

Délicatement déposé sur la paille, l'oeuf tout neuf ne peut que s'interroger sur sa condition d'oeuf. D'où viens-je ? Qui cuis-je ? Etre ou ne pas être ! C'est le paradoxe de l'Homlet. 
- Non ce n'est pas la cane de Jeanne qui m'a déposé là ! Ni même la poulette de Louisette ! Tu veux connaître ma genèse ? Genèse pleine de promesses quand l'oeuf d'or et que la mère veille. C'est l'histoire d'un croisement. Lignes croisées et destins mélangés entre la rousse illustrée et la noire, elle ça date ! 
              A la Pousselisière, les manipulations génétiques ont enfin fourni la réponse à l'antique équation équivoque et problématique : qui de l'oeuf ou de la poule ? Au départ, chez Pedro, la poule y dort. Et, il est bien connu que quand la poule y dort, c'est qu'elle arrive en second. Donc l'oeuf gagne la course, coquille de sort ! A moins que ce ne soit cet exemplaire préhistorique dont la découverte devrait révolutionner le monde des sciences. Un seul spécimen de ce Gallimatius pedrosus a pu être photographié à ce jour. Cher lecteur, savoure bien ce privilège et fais suivre l'info :
Le Gallimatius pedrosus n'apprécie guère la proximité de l'homme. Pour l'observer, il convient de se lever aux aurores !

And now, ladies and gentlemen, la suite des aventures de Pedro à Limoges (épisode 4)

 « Va falloir jouer serré. Je suis sûre qu'il ne me dit pas tout », pense Louise en mettant son écran en veille. C'est qu'elle le connaît son « bonhomme » ! Et plus que de raison ! Des décennies de vie commune, à partager les coups de becs et les coups de griffe, sans que cela n'altère l'admiration réciproque que ces deux-là éprouvent l'un pour l'autre. Déjà un exploit en soi ! De là à se laisser berner, c'est une étape qu'aucun des deux ne saurait tolérer. Dominera bien qui dominera le dernier ! Sans doute une façon de rester debout plus longtemps. Même si Pedro a déjà ciselé sa propre épitaphe, il balaye d'un revers de main cette idée de vieillesse à laquelle Loulou voudrait le condamner un peu trop rapidement. Alors, va comme j'te pousse, elle repart de plus belle sur ses chemins de liberté à elle, menant sa barque sur des eaux pas toujours tranquilles.
D'un côté Louise connaît les points forts de Pedro : son obstination, son sens logique et sa capacité de mémoire qu'il entretient comme le ferait un jardinier de ses légumes de concours. De l'autre, il y a ses failles : sa constitution frêle et vacillante qui ne l'autorise plus guère à s'éloigner de la Pousselisière. Mais aussi, et c'est paradoxal, son obstination qui peut lui jouer des tours pendables quand il choisit la mauvaise bifurcation et s'entête à poursuivre un chemin qui va le mener dans le mur. N'a-t-il pas un jour failli se perdre dans la forêt du Gâvre pour avoir suivi une étoile qui n'était pas la sienne ? Mais c'est comme ça qu'elle l'aime : imprévisible et tête dure !
Quant à Pedro, il a beau râler après sa « Comtesse de la Pousselisière », il ne lui reconnaît pas moins ses qualités pratiques d'organisation, ses penchants artistiques indéniables et sa farouche volonté d'indépendance qu'il n'a jamais essayé de contre-carrer. Le mariage de la carpe et du lapin, comme diraient certains. Avec la parole en plus et la souplesse en moins ! Ou peut-être plus simplement le mariage de la mer et du vent. L'un n'allant pas sans l'autre pour faire des vagues, mais également pour ramener la pêche miraculeuse à bon port.

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Question pêche, tous les deux avaient lancé leur hameçon et même sorti leurs premières prises de l'eau. Mais, à force de se tourner autour, leurs lignes s'étaient emmêlées et ils en étaient restés là. La seule certitude dans l'énigme qui les préoccupait était la ville de Limoges. A part cela, ils avaient quelques prénoms, des visages, des photos et les cafés NITAHI. Bien peu en réalité pour espérer en tirer quoi que ce soit.
  • Le mieux serait qu'on cherche chacun de notre côté et qu'on fasse le point un peu plus tard, osa Louise.
  • Fais ce que tu veux. Moi, je crois que je vais laisser tomber. On n'a pas assez d'éléments pour aller plus loin, répliqua Pedro.
  • Si je peux me permettre un avis, je pense surtout que tu n'as pas envie que je découvre quelque chose avant toi. Ça risquerait de réveiller de mauvais souvenirs en toi...
  • Top ! On n'en parle plus. D'ailleurs, ce ne sont pas de mauvais souvenirs. Tiens, tu peux relire ce que Le Courrier Yonnais avait écrit à l'époque...
Louise connaît par cœur cet article où le « scribouillard » local avait élevé Pedro en faiseur de stars. Et tout cela parce qu'elle, Louise, l'avait mis sur la piste d'une jeune artiste capverdienne à la suite d'une longue enquête partie d'une simple chanson enregistrée sur bande magnétique. L'idée des Terres Rondes de Rondelande, festival de musiques du monde, c'était elle. La clé de l'énigme, c'était elle qui l'avait actionnée. Et celui qui avait tout récupéré en gloire et en notoriété, c'était lui, le King Pop de la Pousselisière comme ils avaient eu le culot de le présenter. Une autre histoire, un autre temps, et pas question de revivre ça ! Louise ne croit pas une seconde que Pedro lâchera l'affaire comme ça ! Elle le connaît trop bien. Il doit déjà être en train de peaufiner ses armes. Plus question de perdre du temps si elle veut rester dans la course.


Louise est retournée s'enfermer à double-tour dans son bureau, devant son outil de recherche favori, naviguant sur la Toile telle une araignée guettant sa proie. Resté seul dans son atelier, Pedro a soigneusement replié l'article élogieux du Courrier Yonnais. Il a ensuite composé sur son cellulaire à clapet le numéro du quotidien local.
  • Bonjour, je souhaiterais joindre Phil Bargand...
  • Pardon ?
  • Oui, Phil Bargand. Il s'occupait des événements culturels dans le secteur de Rondelande.
  • Je ne connais pas, Monsieur.
  • Et moi, vous me connaissez ? Pedro, Pedro de la Pousselisière. Le King Pop, ça ne vous dit rien.
  • Désolé monsieur, rien du tout. Faut dire que cela ne fait pas longtemps que je suis là. Patientez, je vais poser la question à une collègue.
Pedro écarte le combiné de son oreille. « La gloire est éphémère et le monde bien injuste », pense-t-il. Dans l'appareil qu'il tient à bout de bras, il entend des chuchotements, puis une sorte de gloussement et un éclat de rire sonore. La voix de son interlocutrice redevient plus nette :
  • Excusez-moi de vous avoir fait attendre Monsieur Pedro. Ma collègue m'a tout expliqué...
  • Et ça vous a fait rire ?
Pedro sent un silence gêné au bout du fil. La fille est pressée d'abréger la conversation.
  • Je peux juste vous informer que Phil Bargand a quitté notre journal. Il s'est reconverti dans une formation de détective privé. Mais je vais vous laisser les coordonnées de celle qui le remplace.

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La nouvelle journaliste du Courrier Yonnais est tout à l'opposé de son prédécesseur que Pedro avait osé comparer à un glaïeul fané. Pour rester dans la métaphore florale, elle serait plutôt dans le genre rose anglaise épanouie. Pedro n'a pas bien compris son nom au téléphone, mais son prénom est Marie. Il en est sûr. Quand il l'a eue au téléphone, il lui a présenté son histoire comme une question de devoir citoyen. Il souhaitait lui suggérer une idée de papier autour du scandale du dépôt d'ordures sauvages qui « malmènent l'environnement et vont jusqu'à créer des risques sanitaires ». Il savait bien qu'il fallait appâter le poisson avec un sujet bien dans le vent, pour ensuite faire tourner la brise dans la direction qu'il en attendait. Pour pouvoir discuter plus librement avec la correspondante du Courrier, il a préféré attendre que Loulou soit partie pour son escapade hebdomadaire avec les « mamies tricoteuses » qu'elle accompagne.
C'est quand elle est descendue de sa voiture que Pedro a pensé à une rose anglaise.
  • Bonjour Madame Marie...
  • Kadli.
  • Pardon ?
  • Marie Kadli, mais appelez-moi Marie Patch comme tout le monde. Ça ne me vexera pas vous savez ?
  • Et pourquoi Marie Patch ?
  • Si vous pensez que c'est à cause du choc des mots, vous avez tout faux ! C'est simplement parce que j'essaie régulièrement d'arrêter de fumer. Faut croire que le patch n'a pas d'emprise sur moi. Mais bon, on n'est pas là pour ça. Dites-moi plutôt ce qui vous a amené à vous intéresser au sujet qui nous préoccupe.
Pedro entraîne Marie Patch dans son atelier où il a pris soin de cacher sous des tentures tout son bric-à-brac entassé ces derniers mois. Il n'a laissé en évidence que la porte d'armoire à glace ramenée de sa dernière péripétie champêtre, les quelques photos récupérées dans la boîte en fer blanc, auxquelles il a joint un bidon d'huile Motul éventré.
  • Voilà ce que l'on trouve parfois dans les fossés bordant nos belles routes de campagne. Et je pourrais vous en montrer bien davantage.
  • C'est dégueulasse !!
  • Répugnant, je ne vous le fais pas dire !
  • Et vous en voyez souvent de tels dépôts ?
  • Plus qu'il n'en faut ! Là aussi, je pourrais vous en montrer. Mais je pense qu'il serait plus intéressant pour vous de commencer votre enquête dans les services municipaux qui ont à gérer ces désagréments.
  • Je pense effectivement qu'il faudrait sensibiliser nos lecteurs à ce problème.
  • Vous pourriez peut-être commencer par la mairie d'Aizenay. Ne leur dites pas que vous venez de ma part. Je préfère rester dans l'ombre.
  • Comme vous voudrez. Je vous recontacterai ensuite pour que vous m'emmeniez sur le terrain. Je serai peut-être accompagné de mon photographe personnel pour illustrer l'article.
En regardant la C3 rouge de Marie quitter le chemin de la Pousselisière, Pedro ne peut s'empêcher de se frotter les mains. « Opération amorçage réussie. Un petit mensonge vaut parfois tous les Bill Gates du monde », siffle-t-il entre ses dents.

lundi 25 avril 2016

Nain de jardin mais géant de coeur !!!

Reflets d'une tempête sous un crâne, version Pousselisière

Où est-y le printemps ?

Comment ça, kitch ? Kitch oui, mais kitch lorraine, et kitch-net !!!

La création, c'est comme le temps. Ciel bleu mais idées courtes. Je n'ai plus qu'à m'en remettre à mon nain Spector made by Pedro pour trouver l'inspiration. Ma pensée du jour serait plutôt :

Rien ne sert de fou-rire, il faut partir au coin (version besoin urgent)

ou plus prosaïquement :

Rien ne sert de soupir, il faut partir chafouin (version ronchon)

             J'ai beau frotter mes neurones dans tous les sens, l'étincelle ne vient pas. Alors, plutôt que de me regarder de haut, et c'est un euphémisme, toi le petit bonhomme joufflu, tu ferais bien de me souffler dans les branches. Faut croire que le printemps se fait attendre partout. Sauf pour Pedro qui s'est découvert son oncle d'Amérique et qui se voyait déjà le cul cousu d'or, comprenne qui pourra ! Mais adieu veau, vache, cochon et toute la basse-cour, point de Pedro-dollars en vue, juste quelques pécadilles et trois francs six sous, si saouls qu'à la fin on s'y perd. Foin de tout ça, je préfère te délivrer la suite des aventures de mon Pedro à moi et de ses enquêtes alambiquées...



3e épisode des aventures de Pedro et Loulou :

 Rien de tel pour lui faire oublier sa mésaventure que de se plonger dans l'étude plus approfondie de sa trouvaille. Premier objectif : arriver à dater plus précisément ces photos et, si possible, comprendre pourquoi elles présentaient toutes le même défaut. Un défaut peut-être voulu par le photographe. Mais dans quel but ? Le côté artistique n'avait rien d'évident mais chaque photo exerçait une fascination inexplicable sur Pedro. C'était comme si ces regards, ces visages n'étaient que le reflet des âmes qu'ils recelaient. Qui étaient-ils ? Pedro en était là dans ses supputations quand Louise osa s'aventurer dans son atelier. Le ton acerbe de la matinée avait laissé place à un mélange de curiosité et d'admiration pour son « aventurier » préféré.
C'est que ces deux-là avaient su bâtir leur destinée commune sur le balancier des sentiments en oscillation permanente entre provocations et élans d'affection. Loulou se pencha par-dessus l'épaule de Pedro :
  • Sont belles ces photos !!!
  • Mmmouais...
  • C'est qui ?
  • Les mystères de l'armoire, répondit machinalement Pedro.
  • C'est bizarre ces regards introspectifs et les coins floutés...
  • Comme tes intentions !
  • …
  • Oui, floutées comme tes intentions. J'te connais. Tu fais des chichis quand je t'encombre avec mes vieilleries. Mais dès qu'il y a une énigme à résoudre, alors là Madame s'intéresse.
  • C'est pour t'aider Pedro. Je vois bien que tu cogites et que ces photos t'intriguent.
  • Bon, alea jacta est. Puisque tu veux me donner un coup de main, essaie de me déchiffrer cette lettre qui a du rester coincée au fond de la boite.
Pedro tendit à Louise une feuille de papier jaunie pliée en quatre. L'encre était à moitié effacée par le temps et l'écriture était fine et régulière. Une lettre adressée à un certain Robert.
  • Années 1930, 1940..., commente instantanément Pedro.
Elle est datée du 30 janvier 1958.
Louise entama la lecture :
Cher Robert
Je me suis enfin décidée...
  • C'est une femme qui écrit...
  • Comment le sais-tu ?
  • Elle a mis un -e à la fin de décidée...
  • Donc elle a de l'instruction et connaît ses règles de grammaire.
Louise reprit :
Je me suis enfin décidée à t'écrire. Jean nous raconte dans sa dernière lettre ce qui est arrivé à une de ses camarades à Alger. Cette fille était descendue au WC d'un café lorsqu'une bombe explosa. Elle fut grièvement atteinte à l'estomac et elle a la figure et les mains terriblement touchées. Il paraît que, lorsqu'on l'a ramassée elle était méconnaissable. Ça devient inquiétant ces événements à Alger.
  • Elle ne sait pas encore tout ce qui va suivre.
  • Tais-toi Pedro, tu parles pour rien. Bien sûr qu'elle ne le sait pas, puiqu'on est en 58...
  • Et que ce n'est pas Madame Soleil, je sais ! Je me tais. Poursuivez votre lecture Madame Louisette !
  • Donc, où en étions-nous ? Ah oui,
… à Alger.
Maman continue à avoir mal aux dents. Lysiane va lui faire des piqûres pour que la gencive repousse (sans doute une nouvelle découverte!)
Nous allons danser au théâtre en avril. Nous serons 7 dans ce ballet. J'espère que cela sera une réussite. On t'enverra des photos. Maman va sûrement en prendre car elle va bientôt avoir un Leica. Tu penses si elle est contente. Elle me donnera peut-être son vieil appareil. Ce serait sensas...
  • Des gens d'un certain standinge, soliloque Pedro.
  • Qu'est ce qui te permet de dire ça ? l'interroge Loulou à qui rien n'échappe.
  • Le Leica. C'était pas donné dans les années 50.
  • On en reparlera. Je finis ma lecture, tu veux bien ?
Ici, il a fait mauvais pendant une semaine à peu près mais cela a passé. L'autre jour, Henri, mon oncle, a été chez le toubib pour ses mains. Il avait des boutons sur les doigts. Le docteur lui demande : combien buvez-vous par jour ? Henri répond : 3 litres environ...
  • Alors là, je m'incline.
Louise haussa les épaules et reprit sa lecture :
Le toubib lui a donné des remèdes homéopathiques et lui a dit de ne boire plus qu'un demi-litre par repas. Cela fait 15 jours et Henri a maigri de 9 kg. Hier, assis sur son lit, en slip, il regardait ses jambes et il dit : « On dirait des allumettes » (et cela sur un ton très sérieux). Thérèse a bien ri, car il pèse encore 90 kg.
Je t'embrasse. Et toi, Coma quo vai ?
  • Et c'est signé Ratoune.
  • Eh ben, ça ne va pas nous apporter grand chose tout ça, conclut Pedro.
  • Attends, il y a un post-scriptum.
Il paraît qu'on va démolir l'Aigle d'Argent. Ton copain Philippe Roche est inquiet pour ses parents qui ne savent pas où ils vont être relogés. Ça le tracasse beaucoup !
  • C'est vrai que ça ne nous apprends rien de plus, constata Louise en repliant la lettre. Si tu permets, je vais aller regarder ces photos à la lumière plutôt que dans ton repaire.


4


Pedro n'avait opposé aucune résistance quand Louise avait emporté la pile de photos. Il était resté pensif dans son atelier. Une expression avait retenu son attention dans la lettre. Il relut à plusieurs reprises le post-scriptum. Une impression de déjà vu, une réminiscence, un relent d'un passé très lointain mais qui lui évoquait des souvenirs troubles. L'Aigle d'Argent. Avait-t-il lu ce nom quelque part ? Etait-ce le nom d'un héros d'une ancienne BD dont il aimait lire les aventures ? Comme pour mieux descendre dans les strates de sa mémoire, il entama un retour aux sources. Ses années d'enfance à Limoges. La ville où il était né. Où il avait grandi. Limoges d'après-guerre. Le trolleybus entre la place Carnot et l'avenue Baudin, la façade imposante des établissements Legrand sur l'avenue De Lattre-de-Tassigny, symbole d'une époque annonçant les Trente Glorieuses. Et puis, le revers de la médaille, les quartiers en quasi décrépitude. Des immeubles délabrés, au bord de l'insalubrité. Mais bien sûr ! Le regard de Pedro s'éclaira. L'Aigle d'Argent. C'est le nom que portait un de ces bâtiments vétustes, près de la mairie.
Pedro essaya de se raisonner et de tempérer le galop de ses souvenirs. « N'allons pas trop vite en besogne. L'Aigle d'Argent devait être un nom assez commun. Mais tout de même, l'époque correspondrait bien. Comment en être sûr ? Les photos ne donnent que peu d'indices. Surtout que Loulou a mis le grappin dessus et qu'elle n'est pas prête à les lâcher. Seule solution : lui faire entamer une recherche sur le Net, cette hydre diabolique que décidément Pedro a beaucoup de mal à affronter. Ce n'est pas tant la technique qui le rebute que l'idée d'intégrer le troupeau des moutons de Panurge suivant le grand berger de la Toile. Il préférait laisser ce soin à d'autres et tirer les marrons du feu sans se brûler les doigts. Une tactique qui lui avait plutôt réussi jusque-là.
Sur son bureau, Louise avait étalé une bonne vingtaine de photos. Vingt visages aux expressions figées. Avec toujours le même cadre cerclant le portrait et un arrière-plan flou où l'on distinguait parfois des éléments plus reconnaissables. Pedro poussa la porte :
  • Tu tombes bien, annonça Loulou.
  • Pourquoi ?
  • Pour jouer au jeu des sept erreurs...
  • Arrête tes conneries. Je n'suis pas venu pour ça !
  • Tu m'étonnes ? J'te connais. Ne tourne pas autour du pot. Tu as un service à me demander.
Pedro s'était toujours demandé comment elle faisait pour deviner ses intentions. L'intuition féminine ? Il avait beaucoup de mal à l'admettre. Mais il devait bien se faire une raison. Et puis, l'essentiel était qu'il parvienne à ses fins. Alors autant rentrer dans son jeu.
  • Oui, c'est vrai. Je vais encore te demander de faire une recherche pour moi...
  • Après le jeu des sept erreurs, insista Louise.
Ce n'est pas que ça l'amusait. Mais il faut parfois lâcher du lest pour prendre de la hauteur, se dit Pedro. Va donc pour le jeu des sept erreurs. Il se pencha sur les photos alignées.
  • J'ai trouvé. Ce n'est jamais la même personne.
  • Première erreur Pedro. Il y en a une qui est photographiée trois fois. Même si la coiffure change un peu. Mais c'est vrai que tu as l'habitude de ne pas remarquer ce genre de détail. Même chez moi...
  • Arrête-toi là Louisette ! On joue ou on n'joue pas ?
  • C'est bon j'arrête ! On joue...
Pedro osa une nouvelle remarque :
  • Les photos ont été prises vers la rue. On voit presque toujours la même voiture garée à l'arrière-plan.
  • Sauf une fois !
En effet, sur l'un des portraits, on apercevait au fond, derrière le regard figé d'une jeune fille aux cheveux noirs, un étrange véhicule surmonté d'une banderole publicitaire. Pedro alla chercher sa grosse loupe pour tenter d'en déchiffrer l'inscription partiellement cachée par le portrait.
  • NITAHI, ça te dit quelque chose ?
  • Pas vraiment, rétorqua Louise. Je ne lis pas encore dans le marc de café.
Pedro resta interloqué. Le mot café associé à NITAHI agitait ses neurones. Mieux valait ne rien laisser paraître plutôt que de s'engager dans une explication encore un peu vaseuse. Il préféra en revenir à la vraie raison qui l'avait amené à retrouver Loulou. Il prit un air dégagé pour exposer sa demande :
  • Tiens, quand tu auras un peu de temps, tu essaieras de voir ce qu'on peut trouver sur Aigle d'Argent.
  • Quand j'aurai un peu de temps. Pour l'heure, je préfère m'intéresser à mes photos.
  • Tes photos ?
  • Oui, j'ai cru comprendre qu'elles n'avaient pas d'intérêt pour toi...
  • C'est juste pour mes statistiques personnelles...
Il est vrai que le Pedro, il est le roi de la statistique. Déformation professionnelle ou obsession des chiffres. Tout chez lui passe en statistiques. Du nombre d'assiettes ramassées en une année à la durée de vie d'une bombe de mousse à raser, en passant par le poids des années accumulées et la taille des illusions.


5

Après d'âpres palabres, Pedro a réussi a négocier les trois photos représentant le même visage et la photo sur laquelle il a cru pouvoir reconnaître le mot NITAHI. A peine avait-il quitté le bureau de Louise que celle-ci s'installait devant son ordinateur. En guise d'Aigle d'Argent, le moteur de recherche lui sert un dessin animé version manga qui ne cadre pas vraiment avec les récentes trouvailles de Pedro. Elle tente une autre entrée. On la renvoie sur des notions d'héraldique et de blasons. Plus plausible déjà. La lettre qu'elle a lue à Pedro émanait bien d'une fille d'un milieu plutôt aisé de prime abord. Pourquoi pas une famille noble dont le blason comporterait un aigle. Sauf que, si elle se souvient bien, l'auteur de la lettre parlait de démolir l'Aigle d'Argent et on ne démolit pas un blason comme on démolirait un immeuble. Il faut qu'elle en réfère à Pedro.
Celui-ci s'est installé derrière son piano. A la place des partitions, il a aligné les quatre photos que Loulou a bien voulu lui rétrocéder. Il a l'oeil qui pétille et le regard que devait avoir Champollion quand il a réussi à déchiffrer les hiéroglyphes.
  • J'ai trouvé, annonce-t-il sans modestie à Louise.
  • Moi aussi, mais je ne sais pas si cela apporte quelque chose de plus !
  • Alors vas-y annonce !
  • Toi d'abord...
  • C'est même toi qui m'a mis sur la voie ma Louisette.
  • J'ai pas fait exprès !
  • Ça je m'en doute. En général, tu préfères garder les bons filons pour toi. Mais t'es trop bavarde. C'est toi qui m'a mis sur la piste des cafés NITAHI.
  • Jamais entendu parler.
Les doigts de Pedro se mettent à courir sur le piano. Il joint la chanson à la mélodie :
  • De tous les cafés le plus apprécié, Mais oui c'est le fameux café Nitahi....
Le café oh oh
Le café ah ah
Café Nitahi, café Nitahi dont l'arôme est exquis...
  • Qu'est-ce que tu me chantes là ?
  • Tu connais pas ?
  • Je n'ai pas ta culture mon cher Pedro.
  • Radio Luxembourg. Les années 50.
  • Pas de mon âge...
  • Pas de mon âge, pas de mon âge. Et alors ? Je n'ai pas personnellement connu Molière et pourtant je connais Le Misanthrope.
  • J'en connais un aussi, mais peut-être pas le même...
  • Bon ça va comme ça. Dis-moi plutôt ce que tu as trouvé de ton côté...
  • Je me suis plongée dans l'héraldique, dans des histoires de gueule à une aigle d'argent, etc.
  • Et ça ne t'a pas blasé, ces histoires de blasons ?
Un tantinet vexée, Louise réplique vivement.
  • La prochaine fois, tu feras tes recherches tout seul...
  • Te fâche pas. Tu devrais essayer d'associer Limoges à la recherche.
  • Et d'où tu tiens ça ?
  • Intuition masculine, pérore Pedro, tête haute et regard fier.
Il ne veut pas en dire davantage à Louise. Il a juste besoin qu'on lui confirme ses premières impressions. Il sait bien que le café NITAHI, il le voyait à l'épicerie de Limoges devant laquelle il passait pour aller à l'école. Il a aussi reconnu le modèle de la voiture aperçu sur les autres photos. Simca « Marly » à plus d'un million de francs à l'époque. Ils n'étaient pas nombreux à pouvoir se payer cette break qui pompait plus de 13 litres aux cents. Quant à l'Aigle d'Argent, il est presque sûr maintenant qu'il s'agissait d'un de ces immeubles en décrépitude démolis quand il avait une vingtaine d'années dans le bas de la rue Vieille des Carmélites. Au moins, Louise aura-t-elle du grain à moudre avec cette nouvelle recherche et lui permettra-t-elle d'avancer à son propre rythme pour comprendre ce qui peut bien se cacher derrière ces photos volées à la barbe du temps.
Bien vu, car Louise est déjà à pianoter sur son clavier.
  • Il avait raison le chameau ! Il doit bien s'agir de Limoges, commente-t-elle à voix haute.
En ouvrant quelques archives, elle découvre l'histoire de l'hôtel de l'Aigle d'Argent, « repaire de républicains » au XIXe siècle, ayant hébergé un « banquet socialiste de femmes en 1849 », puis devenu insalubre un siècle plus tard selon le rapport de l'architecte divisionnaire de la ville. Celui-ci n'hésite pas à qualifier l'ensemble d'immeubles dangereux pour la sécurité publique et pour celle des habitants, avec des installations sanitaires indignes de l'époque.
Une situation qui n'avait pas empêché certains locataires de prendre leur plume pour s'élever contre la démolition de l'Aigle d'Argent. C'est bien la même crainte qui était exprimée dans le post-scriptum de la lettre qui accompagnait les photos. Conclusion : cette lettre était très probablement partie de Limoges, destinée à quelqu'un qui connaissait bien Limoges et il est fort probable que les photos aient elles-aussi été prises à Limoges.  

mercredi 23 mars 2016

Idéaux hauts ou e-débats bas, chacun son combat !

Danser sur un volcan ou sous une boule à facettes...

Pourvu qu'on danse !
Et dire qu'on nous a tellement reproché d'avoir voulu faire voler nos idéaux trop hauts, Et dire que les e-débats volent désormais parfois si bas ! A tout choisir, je préfère m'abstenir. Non, je ne sifflerai pas avec l'oiseau bleu. Je ne palabrerai pas avec les réseaux qui n'ont de zosieaux que la caquetage des gallinacés. Ami lecteur, je laisse à ta discrétion le choix d'apprécier ou de ne pas apprécier ces quelques vers à suivre. Vers à pied, vers solitaires ou vers demain... Pourvu que ce soient pas les derniers, tant ils résonnent dans l'actualité : 

Par la main tenant


  • Et maintenant ?
Maintenant que fanées fleurs des champs,
Maintenant qu'asséchés les torrents,
Maintenant que partis les enfants,
Maintenant qu'emportés par le vent
Les rires et les utopies d'antan,
Combien te restera-t-il de temps ?

  • Le temps n'est rien quand chaque lune est un délice,
Passent les saisons, toujours amours refleurissent.
Entends l'oiseau chanter, vois les fruits qui mûrissent,
Ouvre tes bras, bats-toi au bord du précipice !
D'ici ou d'ailleurs, rien ne vaut le sacrifice
D'une vie sur l'autel doré de l'injustice.

  • Mais la peur ? Mais la douleur ? Infinie rancoeur !
Où donc es-tu ? Autour de toi le monde pleure,
Regarde-le, oublie les mots, oublie les fleurs !
Endolorie ta terre, mater dolorosa,
Ombres et lumières qu'une rafale arrosa.
Le ciel s'est obscurci, la fureur et le bruit,
Les aigles ne volent plus, partout les mots crient...

  • Ne tremble pas mon fils, ta main j'ai tenue,
Moi aussi, les cris et la furie j'ai connu.
Comment vivre libre quand loups sont revenus ?
Ecoute les mots des géants ! Lis, jouis, vole
Si vite les années passent, le bonheur caracole.
Sème la vie pour les enfants de mes enfants,
Guide-les sur le chemin par la maint tenant !

Et un zeste de Pedro sous les poules à facette...


Aucun rapport avec Loulou de la Pousselisière. Juste un clin d'oeil àn Royal de Luxe dans les rues de Nantes en juin 2014.

Suite des aventures de Loulou et Pedro contées dans mon précédent post :

   Tel César ramenant à Rome le butin des Gaules, c'est en grand triomphateur que Pedro pensait être reçu par son impératrice de la Pousselisière. Celle qui lui était toujours apparue mi-ange mi-démon, mi-fugue mi-raison. Celle qui ne s'en laissait jamais conter mais sur qui il avait toujours su compter. C'est que le Pedro et la Louise avaient su tisser leur toile hors des sentiers battus des amours ordinaires. Faut croire que ce matin-là, Louisette avait passé son humeur au papier de verre. « De l'abrasif à gros grain », se dit Pedro en s'extirpant de son carrosse regorgeant de ce que lui seul considérait comme des trésors.- Qu'est-ce que tu as fait comme connerie encore ? Le ton de Louise ne laissait pas de place au doute. Pedro n'hésita pas longtemps. Il eut la réplique acerbe et le verbe cinglant :- Voilà notre Comtesse de la Pousselissière qui se prend pour la Duchesse d'Edimbourg...- Je ne vois pas le rapport...- Edimbourg, l'Ecosse, le chardon. Oui ma Louisette, tu piques comme du chardon !- Je pense que tu feras moins le fanfaron quand je t'aurai raconté le coup de fil que je viens de recevoir...- Arrête, tu me fais peur !- Y a de quoi. Parce que je sais exactement d'où tu viens. D'ailleurs on t'a vu. Et tu t'es mis dans un beau pétrin.
- Aaa
    Bien qu'il ne sache pas du tout où elle voulait en venir, Pedro sentit poindre un germe d'inquiétude. Il la connaissait sa Louise. Quand elle avait envie de le provoquer, elle savait s'y prendre. C'était un jeu bien rôdé et longuement expérimenté. Mais là, ce n'était pas comme d'habitude. Sa Loulou, comme il l'appelle dans les moments sérieux, ne jouait pas. Il l'avait bien compris. Ce coup de téléphone commençait à l'intriguer. Il fallait qu'il en sache davantage. Délaissant son précieux chargement il emboîta le pas à Louise. Sur un bout de papier posé sur la table de la véranda, celle-ci avait griffonné un nom et un numéro de téléphone. La maîtresse des lieux se lança dans ses explications. Pedro se tassa dans son royal fauteuil.- Ecoute Pedro, la police municipale est à tes trousses...- C'est quoi cette histoire ?- Un appel anonyme leur a livré ton numéro d'immatriculation .
- Je n'ai rien commis d'illégal...- Ça tu le raconteras à la charmante fliquette qui m'a fait la leçon. Elle n'a rien voulu entendre. Tu as été dénoncé parce qu'on t'a vu déposer des déchets, et mêm une armoire entière, en pleine nature.- Quoi ?- Eh oui mon Pedro. Contravention de 2e classe, 150 € et obligation de nettoyer le lieu. Tu vois où ça nous mène tes lubies ?- Non, mais tu crois vraiment que je suis capable de faire ça ?           Louise dévisagea Pedro et lui jeta un regard doucereux. Sa mine papier de verre se mua en papier de soie. Elle osa même un léger sourire en coin.- C'est vrai que vu sous cet angle, avec ton poids plume et tes épaules creuses, je ne te vois pas transporter une armoire sur ton dos. Et pourtant quelqu'un t'a vu. La fliquette est affirmative. Cà m'amuse de savoir comment tu vas te dépatouiller avec tout ça...           Pedro sentait un vent de révolte se lever. Comment lui, le chantre de la décroissance, du réemploi, le nettoyeur des fosses d'aisance de la société, pouvait-on l'accuser de faire l'inverse de ce qu'il défendait depuis des années ? On allait voir ce qu'on allait voir. Fliquette ou pas fliquette, elle en entendrait parler du Pedro. Ça lui rappelait cette histoire rocambolesque de l'employée du service de l'assainissement à qui il avait fallu prouver par A + B que les étangs de la Pousselisière étaient capables de recycler les eaux usées de la maisonnée. Une saison entière à faire ses besoins dans un seau pour en arriver à la conclusion que la nappe phréatique n'était pas en danger. On n'était pas dans le même registre, mais là aussi, il irait jusqu'au bout pour faire constater sa bonne foi.- Je suis capable de me dévêtir devant cette charmante policière, pour lui prouver qu'il y a erreur sur la personne.- Fais pas ça Pedro. Elle risquerait d'être éblouie par ton corps d'athlète.- Athlète peut-être pas, mais esthète certainement. Et même champion es-tête... Et modeste avec ça !          Pedro n'aura pas eu besoin d'aller jusqu'à l'extrémité envisagée. Renseignements pris, la fliquette s'était rendue sur place et avait conclu que le modèle de la voiture incriminée et aperçue sur les lieux n'était pas de nature à pouvoir transporter un meuble dont elle avait soigneusement pris les dimensions. Il n'empêche que le Pedro l'avait mauvaise. Ainsi donc, il avait des ennemis dans le secteur. Il savait bien que les corbeaux étaient familiers des lieux. Mais pas ceux de cette engeance. Ce jour-là, c'est le cœur lourd qu'il avait déchargé sa Mazda, le cerveau embrumé par cette histoire. Ce qui lui avait paru comme une belle « prise de guerre » était devenu une source d'ennuis injustifiés. Il était tout le contraire d'une armoire à glace et c'est pourtant une armoire à glace qui était à l'origine de cette péripétie qu'il voulait oublier au plus vite. La porte avec le miroir fut remisée au fond de la réserve. Pedro préféra se retirer dans son antre pour étudier le contenu de la boite en fer blanc qu'il avait ramassée au même endroit.      Il en retira une imposante pile de photos. La plupart d'entre elles étaient en noir et blanc. D'autres couleur sépia. Portraits d'un autre âge, d'une autre époque. Essentiellement des portraits de femmes qui avaient tous un point commun. Le visage apparaissait en plan rapproché, sans expression particulière, et les coins de la photo se perdaient dans un flou sombre. De sorte que chaque portrait faisait ressortir le sujet dans un ovoïde légèrement plus large à sa base qu'au sommet. « Etonnant comme prise de vue », se dit Pedro. Les photos ne correspondaient pas, en effet, aux standards des grands portraitistes. Elles n'avaient pas la qualité d'un Willy Ronis, de Richard Avedon ou de Robert Capa. Elles n'en exerçaient pas moins une part de fascination sur Pedro, intrigué par la composition à la fois stéréotypée et très originale de chaque cliché.  


lundi 8 février 2016

Pedro ou le retour du Lune-Di

De gens, d'orme et sons à la Pousselisière

Saint Bhâl, priez pour nous !
      Loir ou écrire, il faut savoir choisir ! Je bats ma coulpe et tout le reste itou, cher ami lecteur et cher blog, de vous avoir délaissés depuis tant et tant de temps. A force de faire le loir, l'hiver avance à grands pas et la pendule, maitresse fame (ça c'est pour la réforme de l'orthographe) n'est pas du genre à vouloir s'arrêter pour un oui pour un non. 
      Pour m'aider à retrouver ma plume, j'ai convoqué les esprits de Pedro et de Louise à la Pousselisière. Je leur ai chanté ma petite sérénade :
Prête-moi ta plume mon ami Pedro...
Et en ce lundi venteux, je peux te l'annoncer ami lecteur, j'ai refermé le dernier chapitre de l'aventure que je vais commencer à te raconter aujourd'hui, mais dont tu ne connaîtras la suite que sur demande express dans ce blog. Eh oui, faut savoir se faire désirer. C'est ça l'amour !

And now, Ladies and Gentlemen, bonnes lectures :


             L'été ruisselait en rayons obliques sur les arbres de la Pousselisière. Une fin de saison en lent déclin vers les grandes marées d'équinoxe. Pedro retrouvait son quotidien : lever aux premières lueurs du jour et coucher avant même que les ombres n'aient eu le temps de s'étirer. Il ne s'appelait pas vraiment Pedro. Un prénom d'emprunt pour coller une saveur exotique à ses semelles usées. Alors, va pour Pedro. Usé, il l'était bien un peu aussi. Trois quarts de siècle et des poussières. « Mais il vient un temps où chaque grain de poussière devient un rocher de plus à faire rouler devant soi. » C'est qu'il avait des lectures, le Pedro. Le corps frêle mais des connections intactes sous le capot.
Quand il avait annoncé à sa Dulcinée, la vaillante Louise de la Pousselisière, qu'il allait planter une rangée de six ifs sur la partie haute du domaine, elle avait cru à une nouvelle lubie de son hidalgo du Pays des Achards. Lui, l'avait renvoyée à ses études en lui parlant du mythe de Sisyphe. Ce à quoi Loulou, ou Louisette, selon l'humeur du moment, avait rétorqué : « Si tu tenais du mythe, ça se saurait. Toi, mon Pedro, je dirais plutôt l'ermite au logis. » Référence directe à l'esprit casanier et un brin misanthrope de celui qui avait su la conquérir par la finesse de son esprit et sa « petite folie ».

aaa

            Il suffisait de faire le tour de la Pousselisière pour s'apercevoir que les graines de folie avaient bien germé et s'épanouissaient à leur aise dans ce fabuleux jardin. Des miroirs suspendus renvoyaient en lignes brisées les éléments d'un décor surréaliste où chaque personnage de bric et de broc s'inscrivait dans un monde fantastique. Du Pedro à l'état brut, métamorphosant sans sommation chaque rebut de la société de consommation. De santé fragile, il souffrait depuis toujours de la fièvre de la récupération. Terroriste pacifique, il détournait les objets pour les ressusciter et leur insuffler une âme.Et ce n'est pas après trois quarts de siècle qu'on allait le changer !
Une fois, une seule, il avait failli s'en mordre les doigts. Sa curiosité un peu trop exacerbée l'avait emmené sur une mer démontée jusqu'aux îles du Cap-Vert. Faut dire que Loulou s'en était mêlée et que, piqué dans sa fierté, il avait tenu à dénouer les fils d'une énigme gravée sur la bande magnétique d'une cassette audio hors d'âge. Mal lui en avait pris. Louise l'avait devancé et avait réussi à lui faire accepter l'idée d'un festival de musiques du monde sous ses fenêtres. Festival avorté, mais qui lui avait malgré tout amené du bruit et de la fureur, deux nuits sans sommeil, ou presque, et l'impression de s'être fait avoir comme un débutant.
NON ! Il se l'était juré, se l'était promis, on ne l'y reprendrait plus le Pedro. Ses questions, ses interrogations, ils les garderaient pour lui tout seul. Tout ce qui,de près ou de loin, le ramenait à ces souvenirs cuisants des Terres Rondes de Rondelande, il l'avait remisé au fond d'un placard. Y compris les coupures de presse qui en avaient fait écho et le Kodak Instamatic chargé que le grand échalas de correspondant du Courrier Yonnais avait cru de bon ton de lui laisser. Tout cela dormait dans un tiroir et on n'entendrait plus jamais parler. Depuis deux ans, Pedro se contentait de faire ses tournées matinales chez Fourny. C'est ainsi qu'il parlait de ces lieux de dépôt sauvage où il allait glaner ce dont des concitoyens au-dessus de tout soupçon se débarrassaient sans barguigner.
« Une malédiction pour les écolos, une bénédiction pour Pedro », sifflait-il entre ses dents ce matin d'octobre où un imposant tas de déchets abandonnés à l'entrée d'un champ attira son regard affûté. Pas de doute, son imagination fertile allait pouvoir entrer en action. Petit « tour du propriétaire » pour commencer, premier état des lieux pour cerner la qualité du gisement. Quelques tasses et soucoupes vite embarquées. Un album photo au cuir élimé ? Pourquoi pas ? Un carton de livres et de dossiers. Toujours intéressant à éplucher. Et au milieu de ce fatras, une armoire éventrée. C'est qu'il l'emmènerait bien Pedro. Mais il lui faut reconnaître qu'avec son dos récalcitrant et ses biceps de moineau, impossible de bouger la bête. Sortie de ses gonds, la porte centrale de l'armoire dont le miroir miraculeusement intact sembla lui faire de l'oeil. Pour cette fois-ci, il se contentera de cette proie à sa portée. Encore fallait-il la hisser sur le siège arrière de sa Mazda boueuse et éreintée.

La suite prochainement, ou pas, selon la demande...


Pour finir ce post, un mot de remerciement à René Egles, chantre de la culture alsacienne et troubadour bien connu de tous les défenseurs de la langue alsacienne, qui m'a adressé un très chaleureux  commentaire après la lecture de Faux socle en trigone. 
J’ai littéralement dévoré et sincèrement apprécié votre livre ; il prend place avec bonheur parmi ce que l’on appelle chez nous un alsatique – mot qui n’existe qu’ici – Notre regretté Raymond Matzen aurait apprécié. Il couvre une page dramatique de notre histoire que les Hasseböeck se plaisent à ignorer. Un récit très émouvant , raconté de façon originale par trois personnages. A la fin de la lecture je me suis dit qu’il pourrait faire l’objet d’un film, une odyssée à travers les plaines d’Ukraine, en passant par la Pologne, l’Allemagne, l’Alsace. D’autant plus émouvant que je retrouve des lieux, des personnages que je connais à présent : les tilleuls de Lautenbach sous lesquels j’ai chanté, ‘s Senftgässel, de Strohbür, ‘s Hirteschangs (Hirdt), ‘s Lenze, d’Hybrides, l’église, la rue Jacob (je suis cronenbourgeois)… Bravo pour votre plume poétique et érudite, pour l’attachement à votre Heimet.
René Egles dont voici l'adresse du site : http://eglesrene.free.fr/


mercredi 2 décembre 2015

Ombres et lumières sur la Terre ! Treize lunes et un mystère ! 

Papier paru dans Ouest-France Nantes le mercredi 2 décembre 2015
Papier paru dans Presse-Océan le mardi 1er décembre 2015

Matinée de dédicaces prévue le 

Dimanche 6 décembre, de 10 h à 12 h 30, au Café de la Place du Vieux-Doulon, Nantes







Pour toi lecteur, un peu de lecture pour sortir de la torpeur et apporter une lueur d'espoir quand les ombres menacent la Terre :

Les voleurs d'ombres

Tout avait commencé une nuit sans lune. Sans lune et sans vent. Semblable à tant d'autres nuits. Combien étaient-ils ? Des dizaines, des centaines, des milliers ? Nul ne le sait. Nul ne l'a jamais su. Toujours est-il que tout commença ainsi. Au matin, comme tous les matins, Sully se leva la tête embrumée et les yeux dans le vague. Encore une journée à arpenter le parc municipal. A réprimander les garnements piétinant ses massifs de fleurs. A ramasser les déchets abandonnés par les noctambules. Ce n'est pas qu'il s'ennuyait. Il y avait bien pire comme métier. Il aurait pu se retrouver à serrer des boulons dans une usine comme son cousin Aristide. Ou à décharger des vraquiers de ciment comme Japhet et Samuel qui avaient fait la route avec lui.
Lui avait eu la chance de croiser le chemin du directeur des espaces verts. C'est ainsi qu'il avait décroché ce poste de gardien de square intérimaire et, par la même occasion, le logement de fonction à l'entrée du parc. Double aubaine ! Il était mal placé pour se plaindre. Il réajusta les boutons de son uniforme et tourna le bouton de son transistor. La météo nationale prévoyait une belle journée. Le soleil pointait ses premiers rayons par-dessus le mur d'enceinte. La radio diffusait un vieux standard des Shadows que vint interrompre un flash d'information. En temps ordinaire, Sully ne prêtait guère d'attention à l'actualité quotidienne. Le nom de sa ville, prononcé avec insistance par le journaliste, lui fit dresser l'oreille. La dépêche d'une agence de presse annonçait d'étranges phénomènes observés au cours de la nuit au-dessus de Darktown où toutes les lumières s'étaient éteintes simultanément, sans qu'il n'y ait eu de coupure d'électricité. « Une énigme pour les enquêteurs déjà sur l'affaire. Aucune conséquence n'est à signaler sur la population », concluait le commentateur.
Sully se demanda à quoi bon donner ce genre d'information sans importance. Il regarda sa montre et avala une dernière gorgée de café, désolé de devoir couper le Wonderful Land égrené par la guitare de Hank Marvin. Dans le parc, il entama sa première tournée matinale. Rien de particulier à signaler jusqu'au massif de buddleia où il aimait à venir observer la danse des papillons quand ses pensées vagabondaient. Une tache sombre au sol attira son attention. Il pensa tout d'abord à un vêtement oublié par un de ces fêtards qui venaient parfois finir ici une nuit trop arrosée. En s'approchant, Sully se rendit compte qu'il n'en était rien. La tache, pourtant bien visible sur les gravillons, n'avait aucune consistance. Ce n'était qu'une forme. Une silhouette bien dessinée de jeune filles aux formes avantageuses. Une ombre projetée au sol. Le parc était pourtant bien désert à cette heure matinale.
***
Pendant que Sully arpentait les allées du parc Manantena, les rues de Darktown sortaient de leur torpeur d'une nuit d'été. Tout le monde ne parlait que de ça. Tout le monde en parlait, mais ils n'étaient que peu à avoir observé le phénomène. Seuls les insomniaques et les travailleurs de la nuit pouvaient en témoigner. Ça n'avait duré que l'espace d'un quart d'heure et tout était revenu à la normale. Il n'en demeurait pas moins un mystère. Quand Tiavina, que ses collègues appelaient Tia par commodité, arriva au studio de prise de vue, tout se passa comme d'habitude. On la coiffa, on lui fit revêtir une large robe évasée et vaporeuse, et elle s'installa sous les projecteurs. C'est à cet instant précis que tout bascula.
MiK, le chef opérateur, fut le premier à s'en rendre compte. Il avait beau forcer sur l'intensité de la lumière. Aucune ombre ne se projetait sur le fond de la scène. Les rayons lumineux traversaient Tiavina comme si elle n'existait plus. Le phénomène se reproduisit avec Kristina, puis avec Anissia. Les techniciens défilèrent les uns après les autres devant les projecteurs. Tantôt une ombre finement découpée se profilait sur le fond d'écran, tantôt celui-ci gardait sa blancheur immaculée. La séance plongeait les assistants dans un océan d'incompréhension. Que fallait-il faire ? On changea les spots, on se déplaça dans un studio voisin. Sans résultat. Le mystère restait entier. Il fallait alerter les autorités locales. On amena des experts, les savants les plus érudits du pays. Et bientôt, la rumeur se propagea : un ou des voleurs d'ombre étaient à l'oeuvre.
Dans le parc Manantena, Sully était resté dubitatif devant la silhouette allongée sous les buddleia. Il l'avait observée, contemplée, admirée sous toutes les coutures. Il lui trouvait une grâce et une légèreté envoûtante. Il se jura de n'en parler à personne. Manquerait plus qu'il perde sa place. Ce serait son secret à lui. Tout au long de la journée, l'ombre n'avait pas bougé. La rumeur avait fini par franchir les grilles du parc : « Méfiez-vous des gens sans ombre ! » Des histoires de malédictions et d'ensorcellement, il en avait entendu de toutes sortes au village quand il était enfant. Il n'avait jamais su s'il fallait y croire ou pas. Le soir, après sa dernière tournée d'inspection, il rentra chez lui et actionna la serrure à double-tour. « On n'est jamais assez bien protégé », se dit-il, emmenant avec lui, dans ses rêves, l'ombre énigmatique du parc.
***
L'affaire de Darktown prit bientôt une dimension nationale. D'autant plus que le phénomène se reproduisait chaque nuit. Les « sans ombre » n'osaient plus sortir de chez eux par peur des regards suspicieux de leurs concitoyens. On les fuyait, on les évitait, on les pourchassait même. Et chaque nuit, de nouvelles ombres étaient volées sans que leur propriétaire ne s'en rende compte. Ce n'est qu'au matin, au soleil levant, qu'il remarquait qu'il était contaminé à son tour. Il s'empressait alors de s'enfermer chez lui, se barricadant derrière les volets clos pour vivre à l'obscurité. Les voleurs d'ombres continuaient à étendre leurs tentacules.
Une nuit de pleine lune, malgré le couvre-feu, Sully prit son courage à deux mains pour descendre dans le parc. Il voulait s'assurer que la silhouette de sa « bien-aimée » était toujours là. Une forme humaine s'agitait sous les buddleia. Sully se tapit derrière le tronc d'un séquoïa centenaire et observa la scène. Une jeune fille était affairée à gratter le sol. Elle ne le vit pas arriver et resta figée de stupeur quand il l'interpella :
  • Vous cherchez quelque chose Mademoiselle ?
  • Mon ombre ! Elle est là, je le sais !!!
Dans ses yeux éclairés par un rayon de lune, Sully vit l'effroi et la peur. Il se voulut rassurant :
  • Je veux bien vous aider. Dites-moi seulement votre nom.
  • Tiavina. Je m'appelle Tiavina. Vous n'avez pas peur ? Tout le monde a peur des gens comme moi.
  • Moi non. Je vous connais depuis la première nuit.
  • Vous étiez là quand Ils m'ont volé mon ombre et vous n'avez rien fait ?
  • Ils ?
  • Les voleurs d'ombres. Quand leur butin sera suffisant, ils en recouvriront la Terre et cacheront le Soleil à jamais.
  • Comment sais-tu tout ça ?
  • Depuis qu'ils ont commencé leur œuvre, ils me tourmentent toutes les nuits. Ils prétendent que dans leur fuite, avant le lever du jour, un des leurs a perdu mon ombre au-dessus de la Ville. Que s'ils ne la retrouvent pas, ils ne me lâcheront plus et...
  • Et ?
  • Il faudra que je devienne une des leurs. Je ne veux pas devenir une ombre fuyante.
Sully se gratta la tête. L'affaire lui parut plus grave et plus complexe qu'il ne l'imaginait. Il prit la main de Tiavina et lui déclara solennellement :
  • Je veux bien vous aider, mais il faut que nous trouvions le moyen de les arrêter. La première chose à faire est de redonner de l'espoir à tous les habitants de Darktown.
  • Impensable. Ce sont les Maîtres de la Nuit. Quand Ils auront assez d'ombres pour éteindre la lumière du Soleil, Ils auront gagné.
Sully regarda Tia. Derrière son visage épouvanté, il devina celui qu'il avait attribué à la silhouette de sa « bien-aimée ». Pour elle, il se sentait prêt à affronter les plus sombres démons. La présence de Tiavina lui enlevait toute angoisse.
  • Dès demain, si vous l'acceptez, nous sortirons dans les rues de la ville, main dans la main, pour montrer qu'avec ou sans ombre, nous pouvons affronter la peur en nous rassemblant, lui proposa-t-il.
Au début, leur démarche ne se heurta qu'à des regards réprobateurs. Pensez-donc, un gardien de square venu d'ailleurs et une « sans-ombre » déambulant dans la rue. Pas de quoi altérer la détermination de Sully. Dans les yeux de Tiavina perçait maintenant une pointe d'admiration pour son sauveur. Celui-ci se mit à haranguer la foule.
  • Sortez de vos caves et de vos maisons ! Levons-nous ensemble pour aller récupérer nos ombres.
Les portes s'ouvrirent timidement. La foule commença à se masser autour de Sully et de Tiavina. Quand le soleil disparut derrière la tour du Couchant, la peur avait laissé la place à l'espoir. Cette nuit-là, les Maîtres de la Nuit effectuèrent leur dernière razzia. Au matin, le Soleil ne se leva pas comme d'habitude. Et pour cause ! Les voleurs avaient tissé leur ciel d'ombres et, sûrs de leur fait, s'apprêtaient à fêter leur victoire dans les rues de la Ville. A l'instant précis où Sully l'avait prévu, un rayon de Soleil déchira le voile opaque. Une tache lumineuse aux formes de sa « bien-aimée » se dessina au sol. Les voleurs d'ombres essayèrent bien de se réfugier dans les recoins les plus sombres, mais la lumière les rattrapait et les terrassait un à un. Ainsi Sully avait réussi à vaincre les démons de la nuit en remplaçant l'ombre de sa bien-aimée par un souffle de vent. L'espoir avait définitivement changé de camp.
Tiavina empoigna la main de Sully et l'entraîna sous les buddleia du parc Manantena, laissant les habitants de Darktown se débrouiller pour récupérer leurs ombres. Si d'aventure, vous en croisez un dont l'ombre vous paraît suspecte, n'ayez pas peur, ce n'est pas l'ombre qui fait l'Homme, c'est la lumière !